FRANCK SORBIER : Vol au dessus du nid de la Haute Couture

Borninfashion - FRANCK SORBIER : Vol au dessus du nid de la Haute Couture - Frank Sorbier dans son showroom - ©MSW

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FRANCK SORBIER

Le spectacle de la Haute Couture


« Il me semble qu’aujourd’hui la mode est devenue plus agressive, limite réactionnaire. Mais c’est une réponse directe à ce qui se passe dans notre société. »
Frank Sorbier

 

Borninfashion - FRANCK SORBIER : Vol au dessus du nid de la Haute Couture - Illustration exclusive pour ©BORN IN fashion

FRANCK SORBIER – Illustration pour ©BORN IN fashion

Fran(c)k Sorbier est l’un des rares couturiers qui a réussi à faire une belle carrière dans le monde difficile et nébuleux de la Mode, tout en cultivant une créativité hors des sentiers battus. Bientôt trente ans qu’il fascine avec ses collections élégantes, étonnantes et excentriques à la fois. Styliste et consultant en marketing à ses débuts, il est aujourd’hui couturier émérite, membre permanent du Calendrier de la Fédération française de la couture, du prêt-à-porter des couturiers et des créateurs de mode, Membre de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne, Chevalier des Arts et des Lettres, Maître d’Art et récemment Chevalier de Confrérie du Tastevin. Il a fait des costumes de scène pour Mylène Farmer, Johnny Hallyday, pour les Opéras en plein air La Traviata et Les Contes d’Hoffmann. De nombreuses griffes prestigieuses telles que Cartier et Cadillac mais aussi Chevrolet, Grey Goose, Vuarnet, Swatch, André ou Devernois ont fait appel à son talent multiforme dans le cadre d’opérations événementielles. Souvent spectaculaires, ses présentations racontent une histoire et offrent un moment de grâce et de poésie.

Borninfashion - FRANCK SORBIER : Vol au dessus du nid de la Haute Couture - Robe DADA - ©MSW

Borninfashion – FRANCK SORBIER – Robe DADA ©MSW

C’est dans son atelier parisien, où la magie prend vie, que le créateur nous reçoit. Sa dernière collection était un hommage à « Pirate », le petit perroquet disparu, l’un des compagnons de voyage de Frank Sorbier. Aujourd’hui cependant, nous entendons des bruissements d’ailes et des cris d’oiseaux au dessus de nos têtes. La vie continue et la magie avec. Devant nous, un Stockman sur lequel est exposée une robe bustier faite de toile de jute et dont le jupon ne sont autres que des cerceaux et des arcs de bois sculpté et peints de sigles et écritures divers. La robe ne fait plus qu’un avec le Stockman, tel un corps mué en œuvre d’art façon Dada.

Nos yeux parcourent l’espace et se focalisent sur la grande table de coupe qui dévoile également une robe de toute sa hauteur sur mannequin de bois, cette fois toute emballée. Probablement une commande qui ne tardera pas à quitter les ateliers. Nous empruntons un petit couloir avant de déboucher vers l’antre des merveilles, cette pièce où toute femme souhaiterait atterrir pour mieux se perdre parmi les pièces de Haute Couture qui ont fait nombre de pages glacées des magazines de mode lors de la dernière semaine de la Couture. Une caverne d’Ali Baba, mais sans les quarante voleurs. Nos yeux et nos sens satisfaits, devant la technicité de la façon, le soyeux des tissus, le tombé de la ligne… et bien sûr la beauté des vêtements qui se révèlent à la lumière, nous passons vers un autre espace où Frank Sorbier, en blouse blanche – avec l’un de ses petits compagnons ailés bien lové dans une poche de poitrine –, s’installe derrière sa machine à coudre avant que nous n’entamions la conversation…

Borninfashion - FRANCK SORBIER : Vol au dessus du nid de la Haute Couture - Frank Sorbier derrière sa machine à coudre - ©MSW

Borninfashion – FRANCK SORBIER : Vol au dessus du nid de la Haute Couture – Frank Sorbier derrière sa machine à coudre ©MSW


J’ai ouïe dire que vous parliez russe ?

Oh, pas beaucoup ! (rires). Avant de me lancer dans la mode, j’ai choisi une section littéraire spécialisée en langues. J’ai donc appris l’anglais, l’allemand et le russe, sûrement déjà une volonté d’évasion. J’ai toujours été attiré par les cultures et civilisations du monde.

Comment avez vous atterri dans le monde de la mode ?

Tout d’abord, il y avait une tradition familiale du côté de grand-mère paternelle. En effet ses parents avaient une entreprise qui confectionnait des vêtements pour l’armée et pour le clergé. Plus tard, un demi-frère de mon père était tailleur. Il n’est sans dire que c’est dans mes gènes. De plus, je savais que je voulais être différent des autres. J’ai d’ailleurs commencé très tôt à me fabriquer des vêtements avec la machine à coudre de ma grand-mère. D’abord pour moi-même, ensuite, pour mes copines. J’aimais feuilleter les magazines de mode, toutes ces images me fascinaient. C’était l’époque de ceux que nous appelions les créateurs. L’univers de la mode était un monde attrayant, un monde de rêve ; c’était quelque chose qui m’appelait, qui représentait aussi la notion de liberté. Comme j’ai toujours eu un tempérament très indépendant, ce cheminement me correspondait tout à fait. Je me voyais mal aller à la fac et faire de longues études. C’était trop abstrait. À contrario, les études de mode duraient trois ans et ça m’allait. Ainsi, je pouvais commencer à travailler rapidement. J’ai donc choisi d’intégrer ESMOD. Dans une publicité pour cette école, ils promettaient d’avoir l’opportunité de travailler chez Thierry Mugler ou bien Azzedine Alaïa, j’ai trouvé ça non seulement intéressant mais aussi très stimulant.

ESMOD a-t-elle tenu ses promesses concernant le travail aux côtés des « grands » ?

On peut dire ça, oui, car mon premier stage s’est déroulé chez Thierry Mugler. Ce fut une chance, car Thierry Mugler est un des représentants les plus marquants de la mode scénique. J’ai toujours été impressionné par son côté théâtral et sa capacité à créer une atmosphère, un jeu de scène pour chacune de ses collections. Il faisait tout lui-même : croquait des silhouettes, dessinait les tenues, travaillait la scénographie de ses défilés, et en plus, il faisait les photos pour ses propres campagnes publicitaires !

Borninfashion - FRANCK SORBIER : Vol au dessus du nid de la Haute Couture - "Cabinets de curiosité" Spring Summer 2007 - ©Pierre Biaison

Borninfashion – FRANCK SORBIER – « Cabinets de curiosité » Spring Summer 2007 ©Pierre Biaison

Borninfashion - FRANCK SORBIER : Vol au dessus du nid de la Haute Couture - "Cabinets de curiosité" Spring Summer 2007 - ©Pierre Biaison

Borninfashion – FRANCK SORBIER – « Cabinets de curiosité » Spring Summer 2007 ©Pierre Biaison

Borninfashion - FRANCK SORBIER : Vol au dessus du nid de la Haute Couture - "Cabinets de curiosité" Spring Summer 2007 - ©Pierre Biaison

FRANCK SORBIER – « Cabinets de curiosité » Spring Summer 2007 ©Pierre Biaison

Aujourd’hui, on parle souvent d’un retour des années 70 et 80 sur les podiums. Vous avez vécu ces époques. Du point de vue du style, comment les voyez-vous ?

Du point de vue stylistique, c’était une époque très intrigante. Je suis toujours surpris d’entendre que c’est le retour aux années 80, je ne les ai pas du tout connues comme ça ! À cette époque, nous nous habillions très sixties, je pourrais très bien, avec mes looks d’antan, rentrer dans les trends actuels ! (rires). Nous nous habillions comme les Beatles et les Rolling Stones, on mettait des chaussures à bouts pointus à la Joe Jackson. Nous achetions tout ça aux puces et non dans des boutiques de luxe. La mode était en pleine mutation. La Haute Couture était alors considérée comme un univers à des années lumières de nos préoccupations. Le prêt-à-porter des créateurs a donné un nouveau souffle à la mode. La gente féminine ne pensait pas à choisir entre les talons aiguilles et les ballerines. Du tout !

Était-ce une époque de m’as-tu-vu ?

J’appellerai ça plutôt de l’appétit pour la mode et pour la nouveauté… pour le fun ! Le soi-disant easy-chic actuel n’existait pas encore. D’ailleurs cette mode est typiquement française. Cette envie de ne pas paraître bourgeois est une forme de snobisme.

Êtes-vous nostalgique du passé ?

Peut-être. C’est un peu normal, car c’est l’époque qui correspond à ma jeunesse. Mais ce n’est pas tout. C’était une époque où l’on rigolait beaucoup, nous ne nous soucions pas vraiment de l’avenir et on ne se disait pas toutes les trois secondes : qu’est-ce que je vais devenir ? Comment je vais gagner ma vie ? On prenait les choses comme elles venaient, on préférait manger des pâtes pour pouvoir sortir tous les samedis soirs… (rires) C’était une époque très stimulante qui nous a quand même laissé une belle impression d’optimisme. Ce qui est arrivé par la suite, c’était beaucoup moins marrant.

À votre avis, à quel moment la mode française a-t-elle subi un vrai tournant ?

Je pense que c’est arrivé avec la venue des Japonais ; avec Yohji Yamamoto, Rei Kawakubo. Nous sommes passé de la légèreté insouciante à une forme de minimalisme assez agressif. Quelque chose s’est rompu à ce moment-là. Après les vêtements très structurés qui soulignaient les courbes, on s’est retrouvé avec les vêtements déstructurés qui au contraire cachaient le corps. Les Japonais ont bien étudié le costume du dandy européen et l’ont retranscrit à leur manière. Au début, tout le monde a été choqué par ces vêtements, qui faisaient penser à l’explosion d’Hiroshima et dégageaient un certain traumatisme. Mais contrairement à la mode structurée qui a pris un sacré coup – en dehors, peut-être, de quelques pièces de Mugler très scéniques qui sont devenues des objets d’art –, la mode Japonaise a mieux vieilli, elle tient toujours la route. Les Japonais ont apporté dans l’univers de la mode française quelque chose de conceptuel, une certaine forme d’excentricité intérieure.

Vous avez débuté en tant que styliste. Racontez-nous vos premiers pas.

Oui, ma carrière a démarré dans les bureaux de style. J’avoue que ce n’était pas tout à fait ce que je voulais faire. J’aurais aimé travailler avec les créateurs qui faisaient réellement les vêtements. Après ESMOD, j’ai mis du temps pour trouver du travail. Pas parce qu’il n’y en avait pas, mais parce que ce que je faisais était trop typé, et ça ne correspondait pas à beaucoup de monde sur le marché – un peu comme aujourd’hui finalement… C’était aussi une question de tempérament, de personnalité. Et j’ai finalement été engagé en avril 1985 au Comité de coordination de l’industrie de la mode, en qualité d’assistant pour tout ce qui était tendances femme prêt-à-porter.

Avez-vous éprouvé des regrets de ne pas avoir débuté votre carrière chez un couturier ?

Non, au contraire. J’ai trouvé cette expérience très utile. Chez un couturier, nous n’avons rien à dire, nous regardons faire et nous apprenons. Nous sommes considérés un peu comme la cinquième roue du carrosse. Dans les bureaux de style, la parole vous est donnée, même si vous n’êtes pas le premier à parler. C’est un peu comme les brainstorming dans les agences de pub : nous cherchons des idées… Mais au bout d’un certain temps je me suis quand même rendu compte que ce n’était pas ce que je voulais faire. Ce qui m’intéressait vraiment était avant tout la confection. J’ai eu le sentiment que ce que je faisais, c’était un peu stérile, parce qu’il n’y avait rien de concret qui en sortait. Moi, je voulais du palpable. Je suis donc parti travailler chez Chantal Thomass, mais j’ai fini par revenir au bureau de style. C’était mieux payé, c’est vrai, mais surtout, il y avait plus de liberté.

Et vous avez décidé de voler de vos propres ailes…

Oui ! C’est arrivé en 1987. J’ai alors commencé à faire mes premières collections. Tout mon argent passait dedans, je ne partais plus en vacances. Je passais littéralement ma vie à fabriquer des vêtements… Au départ, j’étais tout seul. Puis plusieurs personnes m’ont rejoint dans mon aventure. Il y a eu un engouement immédiat auprès de la presse et des acheteurs.

À l’époque, il était donc possible de se faire remarquer par la presse en n’ayant ni société, ni logotype ?

Oui. Il y avait beaucoup moins de monde sur le marché et surtout, tout n’était pas verrouillé comme aujourd’hui. Les grands groupes n’existaient pas vraiment, en tout cas, ils n’avaient pas encore cette puissance. J’ai donc commencé à avoir de la presse et j’ai été repéré par un bureau d’achat américain. Pour pouvoir vendre, il m’a fallu créer ma société. J’ai eu des commandes des américains, des japonais, mais aussi de Singapour et des Galeries Lafayette à Paris. Cela a démarré comme ça, et puis, ça s’est développé année après année.

Borninfashion - FRANCK SORBIER : Vol au dessus du nid de la Haute Couture - Technique de compression - ©MSW

Borninfashion – FRANCK SORBIER – Technique de compression ©MSW

En 1999 vous êtes devenu « membre invité » de la Fédération, entrant ainsi dans le calendrier officiel des défilés Haute Couture. Vous, qui considériez la Haute Couture comme quelque chose de dépassé, pourquoi ce virage ?

Oui, à l’époque des créateurs je trouvais la Haute Couture loin de l’émergence et des mouvements de mode ! Nous cherchions tous quelque chose de nouveau, de différent. Monsieur Saint Laurent, Dieu vivant dans l’esprit de chacun, était, lui aussi, loin de toute cette effervescence. Ce qui m’a amené à la Haute Couture, c’est ma passion pour la véritable création, pour les pièces uniques et exclusives. Je prenais plaisir à les fabriquer moi-même, de façon artisanale. Je ne voyais aucune raison de faire des robes comme tout le monde. La couture pour moi, c’est avant tout l’innovation. J’aime m’exprimer avec les tissus, c’est pour cela que j’ai inventé ma propre technique : « la compression », signature qui a d’ailleurs récompensé ma facette de Maître d’Art. À l’époque, j’étais un incompris. Même aujourd’hui beaucoup de gens ne comprennent pas ce que je fais. J’ai ma propre façon d’aborder la couture, et elle n’est pas conventionnelle.

Dans l’une de vos interviews, relatant votre parcours, vous avez confié (je cite) : « Il y a des jeux auxquels je n’ai pas joué. Peut-être que si j’y avais joué, je serais allé plus vite. » De quoi s’agit-il exactement ? Pouvez-vous nous en dire un peu plus à propos de ces jeux ?

Vous savez (un petit sourire se dessine sur le visage de Frank), il y a des personnes qui ont l’esprit de cour, un talent de courtisans, le don de la séduction. Je n’en fais pas partie. Cela doit être une question de tempérament. Aujourd’hui je me sens plus à l’aise, mais à l’époque, il m’était très pénible de m’exprimer, d’expliquer ce que je faisais et d’aller spontanément vers les gens, de les séduire. C’est vrai que c’est un milieu régi par des codes qu’il faut connaître. Je n’ai pas vraiment été élevé dans cette idée d’être à l’aise dans le monde. Pour tout vous dire, je n’aime pas les mondanités.

Borninfashion - FRANCK SORBIER : Vol au dessus du nid de la Haute Couture - "Les routes de l'encens" Fall Winter 2003/2004 - ©Pierre Biaison

Borninfashion – FRANCK SORBIER – « Les routes de l’encens » Fall Winter 2003/2004 ©Pierre Biaison

Et… comment avez-vous survécu ?

Je vous le dis franchement : j’en ai bavé. Enjôler et duper, ce sont des actions qui sont hors de mon caractère, de ma personnalité ; des termes qui ne sont nullement dans mon vocabulaire. J’ai longtemps pensé, naïvement, que les gens venaient voir mes créations et non moi. Pour mes défilés par exemple, je m’habillais simplement : pull noir et jeans. Je n’admettais pas le fait qu’il fallait flatter les gens. Il y avait aussi autre chose : je disais toujours ce que je pensais. Si je n’étais pas d’accord, je le faisais savoir. J’ai fini par comprendre qu’une telle attitude, une telle franchise était peut-être une erreur car cela finissait par se retourner contre moi. Maintenant, je le fais beaucoup moins, je suis un peu plus nuancé et je m’en porte beaucoup mieux ! (rires).

Quels rapports entretenez-vous avec la presse ?

Le métier de journaliste de mode ne me semble pas évident aujourd’hui car il est délicat de pouvoir dire ce que nous pensons vraiment.

Où puisez vous votre inspiration ?

Dans les images : j’adore la photographie. J’aime aussi la musique. Mes inspirations viennent également de ma vie de tous les jours. Cela peut être une affiche de cinéma, un roman, une exposition… C’est l’ensemble des choses qui fait que tout à coup, j’ai un flash d’inspiration… Mais parfois, il m’arrive de souhaiter faire quelque chose en particulier et je me rends alors compte que ce quelque chose existe déjà.

Borninfashion - FRANCK SORBIER : Vol au dessus du nid de la Haute Couture - "Les routes de l'encens" Fall Winter 2003/2004 - ©Pierre Biaison

Borninfashion – FRANCK SORBIER : Vol au dessus du nid de la Haute Couture – « Les routes de l’encens » Fall Winter 2003/2004 ©Pierre Biaison

Vous accordez beaucoup d’importance à la scénographie de vos défilés. Vous en faites de véritables spectacles à votre manière. Il suffit de penser à Liedo lors de votre défilé inspiré du roman de Jonathan Swift « Les voyages de Gulliver », cette marionnette géante qui accompagnait les mannequins sur le podium lors du show Printemps-Eté 2014. Était-ce une idée risquée ?

Nous étions partis sur la thématique du voyage de Gulliver et l’idée était de montrer que tout est relatif en définitive. Que les mannequins si grands habituellement, sont des nains à côté d’un géant. C’était peut-être un peu caricatural, mais c’était mettre en exergue les rapports de force. Le risque de ce défilé reposait sur la recherche d’une salle capable d’accueillir une marionnette d’une telle envergure. Avec des plafonds très hauts. Nous avons fini par trouver le Grand Hall de la Garde Républicaine, que nous avions fait chauffer la veille de la présentation, durant toute la nuit car il faisait très froid. À six heures du matin, quelqu’un a ouvert les portes en grand, toute la chaleur accumulée durant la nuit s’est soudain évanouie. Lorsque je suis arrivé en cabine d’essayage, tout le monde était en doudoune. Les filles se réchauffaient avec les sèche-cheveux. Il y avait une sibérienne, ça se voyait qu’elle savait comment faire ! (rires).

Les complications se sont enchaînées à tel point que la présentation de ma collection était sérieusement remise en question … Presqu’une heure de retard sur l’horaire prévu … Les gens ont ensuite conclu par eux-mêmes et raconté que c’était soi-disant intentionnel afin de mettre des bâtons dans les roues d’Elie Saab qui défilait juste après. Je n’y ai même pas pensé ! Quand nous défilons, nous sommes concentrés sur la présentation en général, nous ne pensons pas à de telles mesquineries.

Borninfashion - FRANCK SORBIER - Tendances - Paris Haute Couture Spring Summer 2015 - All Rights Reserved

Borninfashion – FRANCK SORBIER – Paris Haute Couture Spring Summer 2015 ©Pierre Biaison

Chaque défilé-spectacle est une prise de risque. N’avez vous jamais peur ?

Faire ce métier sans prendre de risques – ce n’est pas la peine ! Si c’est pour faire un défilé où il ne se passe rien, autant mettre les pièces de la collection sur des mannequins en bois et les présenter en showroom ! La plupart des défilés que nous voyons actuellement, ce sont des défilés façon showroom. Nous avons l’impression de ne pas voir passer les filles tellement elles défilent vite, ce qui n’est pas en cohérence avec l’idée même de la couture – car le vêtement couture est une pièce sur laquelle nous passons des heures et des heures de travail. Donc, si une fille défile en courant sur le podium – et encore, ce serait rigolo, je le ferai peut-être un jour –, que pouvons-nous voir ?

Cela ne doit pas être évident de trouver le point d’équilibre entre la forme de la présentation et le fond (la collection) ?

Non, ça n’a rien d’évident ! Cela me fait penser à l’une de mes présentations où j’ai fait défiler les mannequins avec des chiens. Ça a bien diverti le public, mais une de mes amies journalistes m’a dit ensuite : « Tout le monde regardait d’avantage les chiens que les robes. C’est dommage ! » Je me suis rendu compte que le show ne doit pas éclipser les modèles. Mais il ne faut pas non plus qu’il soit ennuyeux ! Le point d’équilibre est difficile à trouver, mais il est indispensable.

Comment détermineriez-vous votre place dans la Couture ? Envisageriez-vous de travailler comme directeur artistique pour une autre marque ?

Ce qui m’intéresse dans ce métier – je n’appellerais pas ça un métier, mais une passion –, c’est de continuer à faire des robes. Confectionner des modèles de tenues.

Quelle est votre vision de créateur à l’égard de la mode actuelle ?

Il me semble qu’aujourd’hui la mode est devenue plus agressive, limite réactionnaire. Mais c’est une réponse directe à ce qui se passe dans notre société. Ce qui faisait l’intérêt de la mode à une époque, c’est que chaque créateur avait son style. Aujourd’hui, il y a cette espèce d’uniformité… Et je ne suis pas sûr que ce soit fini… On est arrivé au bout de quelque chose, on ne suscite plus de désir ! Je me souviens d’une dame qui m’a dit : « Mon pauvre Monsieur, tous les placards de l’Europe sont pleins ! » C’est vrai. Aujourd’hui les gens préfèrent se payer un voyage plutôt que d’acheter un beau vêtement.

Qu’aimez-vous faire, en dehors de la mode ?

J’adore la photographie. Je regarde les gens dans le métro et je me dis : celui-ci ou celle-là, en photo, il serait intéressant. Comme une transposition de la photographie, je réalise les portraits comme ça, un peu comme des masques, un peu comme de la caricature… C’est un travail artisanal que j’aime bien…

Borninfashion - FRANCK SORBIER : Vol au dessus du nid de la Haute Couture - ©MSW

Borninfashion – FRANCK SORBIER : Vol au dessus du nid de la Haute Couture ©MSW


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