JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais

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Jean Paul Gaultier : le créateur se dévoile 


« Je débarquais de nulle part. Je n’avais aucun plan de carrière, la mode était ma passion. À travers mes vêtements, je rêvais d’être aimé. »
Jean Paul Gaultier

Après Montréal, Dallas, San-Francisco, Madrid, Rotterdam, Stockholm, New-York, Londres et Melbourne, l’exposition dédiée à Jean Paul Gaultier (évitons le traditionnel « enfant terrible », surnom qu’on lui a collé à la peau, telle une étiquette indélébile, et qu’il n’affectionne pas particulièrement), est ENFIN présentée à Paris. Les créations inédites du designer (Haute Couture et prêt-à-porter, de 1976 à 2015), ainsi que les dessins, les photos, les extraits de films, d’émissions de télévision, de vidéos de défilés, de costumes de scène et autres pièces d’archives, font partie de cette grande exposition rétrospective.

Borninfashion - JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais - ©MSW

Borninfashion – JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais – Portrait de Jean Paul Gaultier par Pierre & Gilles – ©MSW

C’est vrai, Jean Paul Gaultier n’a aucun besoin d’être présenté. Disons seulement qu’il est l’un des plus grands créateurs que le système mode ait pondu, et surtout l’un des plus médiatiques. Il est de ceux qui ont aidé à descendre de son piédestal l’élitisme de la mode. Son approche avant-gardiste de la couture lui a permis d’exprimer l’ambiance multi-culturelle de la société d’aujourd’hui, en y ajoutant de l’humour et tout en cassant les stéréotypes. En dehors de la technicité et la fantaisie débordantes de chaque silhouette qu’il crée, Gaultier offre un regard sur le monde, libre de clichés et sans limites, chantant la différence sous toutes les coutures. Sous la légèreté apparente de sa création, on entend un message social fort et un appel à l’amour et la tolérance.

Cela pourrait paraître bizarre, illogique même, que son exposition n’arrive en France que maintenant, après la tournée internationale à succès. Si toutefois la question se pose, la réponse est simple : au début, l’idée de la rétrospective « de son vivant » paraissait à Jean Paul un peu macabre. « Entrer au musée, avoue-t-il, c’est pour les gens morts quoi ! C’est à dire, Poiret, et tous ceux que j’admirais… Puis, j’ai fait la connaissance de Nathalie et Thierry (Nathalie Bondil, directrice et conservatrice en chef. Thierry-Maxime Loriot, commissaire de l’exposition – ndlr) qui m’ont convaincu de leur projet. On a décidé de faire quelque chose de différent. Je voulais que cette exposition soit la vie, et qu’elle montre la vie. J’ai toujours détesté le côté grande messe solennelle. J’ai toujours préféré que ce soit une espèce de fête. »

Borninfashion - JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais - "Les Vierges" Haute Couture PE 2007 - ©MSW

JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais – « Les Vierges » Haute Couture Printemps Eté 2007 – ©MSW

Au vu du succès et de l’enthousiasme qu’a suscitée l’exposition auprès du public, Jean Paul a décidé, finalement, que c’était le moment de la montrer à Paris : « J’ai été très touché par la réaction des gens, et je me suis dit : pourquoi pas ? […] Paris, c’est un peu comme une apothéose qui finit en un feu d’artifice ! Mais j’ai décidé qu’à Paris, ça ne doit pas être pareil. Le fond est semblable, mais il y a quand même de nouvelles choses, car en passant d’une ville à l’autre, j’ai eu d’autres envies. » Cette dixième exposition s’est donc enrichie de quelques installations supplémentaires, notamment, de la reconstitution des backstages. Quant au lieu de l’exposition, il a une notion tout à fait symbolique : le Grand Palais, là, où en 1976 (plus précisément, au Planétarium du Grand Palais) le créateur a présenté sa toute première collection de prêt-à-porter. « À l’époque ce n’était pas aussi cher que maintenant. Même un designer débutant comme moi pouvait se le permettre. Je n’avais pas d’argent, c’est ma famille qui m’a aidé à coudre la collection. Le défilé était une vraie catastrophe : la musique ne collait pas, les journalistes ne se sont pas déplacés. » se souvient le créateur. Et c’est normal : Jean Paul Gaultier ne faisait alors pas encore partie du calendrier officiel. Il a défilé en même temps qu’Emmanuelle Khanh, la référence de l’époque. Tout le monde a préféré aller voir une styliste confirmée et non un créateur inconnu…

Borninfashion - JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais - Robe réalisée à partir d'un sac poubelle en plastique noir et accessoires à partir de boites de conserves - ©MSW

Borninfashion – JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais – ©MSW

Aujourd’hui tout à changé puisque l’on peut dire, sans exagération, que les salons du Grand Palais accueillent une grande partie de la vie et de la création de ce couturier qui est désormais une référence. Jean Paul n’oublie pas d’où il vient et revendique même ses racines « simples » : « Je n’ai jamais renié mes origines. Pourquoi avoir honte du milieu dans lequel on a grandi, du HLM où on a vécu ? Il faut en être fier, au contraire ! »

Tout petit déjà, il a fait ses premiers pas dans la création vestimentaire en habillant son ours en peluche prénommé Nana : « Comme mes parents ne voulaient pas me voir avec une poupée – un garçon, avec une poupée, ça ne le fait pas ! – j’expérimentais sur ma peluche, et pour que ce soit plus crédible, je l’ai opérée en lui mettant des seins coniques en papier. » Cette fameuse peluche est l’une des pièces aujourd’hui exposée dans une vitrine. À ses côtés, la photo du petit Jean Paul avec sa grand-mère qui l’a tant inspiré. Notamment, pour la création de ses corsets : son tout premier corset fut la copie revisitée de celui de sa grand-mère. Aussi la photo des parents, dont Jean Paul parle avec une tendresse non-dissimulée : « Mes parents étaient des gens simples, mais très ouverts sur le monde. Quand je leur ai demandé : Si un jour je vous présentais une fille noire, qu’est-ce que vous me diriez ? Ils ont répondu : si vous vous aimez, ce serait formidable ! Des années après, quand je suis venu avec un garçon et que j’ai dit : Voilà Francis que j’aime ! Ils ont dit : Vous vous aimez ? C’est très bien ! » « J’ai eu cette chance là. »

Lorsqu’enfant, il a vu le film « Falbalas » qui racontait l’histoire d’un couturier, Jean Paul, fasciné, a tout de suite décidé de faire de la mode son métier. Côté famille, tout allait bien – ses proches l’ont toujours soutenu dans ses choix. Mais à l’école, c’était plutôt le contraire. Pendant les cours, au lieu d’écouter l’institutrice, il dessinait des costumes vus dans des émissions de télévision. L’institutrice, finissant par remarquer son manège, l’a puni en lui épinglant ses dessin dans le dos et en le promenant d’une salle de classe à l’autre afin que tous le voient. « Je ne jouais pas au football, j’étais une « fille manquée » et mes camarades de classe ne m’acceptaient pas. Et là, ça les a fait marrer et ils m’ont même soutenu. » se souvient Jean Paul. Ainsi, la mode a ouvert au gamin « pas comme les autres » la première porte de la reconnaissance sociale.

Nous nous arrêtons sur une autre photographie, celle de Jean-Baptiste Mondino, sur laquelle Gaultier tient un portrait de son ami, Francis Menuge, ce talentueux businessman devenu son partenaire, l’homme qui l’a poussé à créer sa propre Maison en 1982, malgré l’accueil peu enthousiaste, voir l’échec de ses premières collections.

Lors de cette exposition, Jean Paul rend également hommage à Pierre Cardin, avec qui il n’a travaillé que six mois, mais de qui il aura appris une chose importante : « on peut faire des vêtements à partir de tout et n’importe quoi. »

Borninfashion - JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais - "Les Indes Galantes" Haute Couture PE 2000 - ©MSW

JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais ©MSW

Continuant notre chemin, dans la salle suivante, nommée « L’Odyssée », où prennent place thématique et symbolique de la Maison Jean Paul Gaultier – nous croisons… Jean Paul Gaultier en personne ! On aurait pu s’y laisser prendre car c’est un mannequin à son effigie qui s’adresse directement au spectateur. Et nous voilà, écoutant son monologue, alors que les mannequins voisins nous font un clin d’œil, nous sourient tout en nous regardant droit dans les yeux. L’effet est bluffant, on a vraiment l’impression qu’ils sont vivants ! « L’idée de rendre les mannequins vivants m’est venue après le spectacle au Festival d’Avignon, qui s’appelait « Les Aveugles ». À la fin, on s’est rendu compte que tout était faux, c’était l’art du trompe-l’œil ! Grâce aux projections de lumières spécifiques, ils ont réussi à animer les visages des mannequins et à donner l’impression qu’ils étaient vivants. Et c’est ça que j’ai voulu reproduire » explique le créateur.

Son double parlant nous raconte alors pourquoi les corsets ont pris une place importante dans son travail, ce qu’est pour lui la séduction féminine, et le pourquoi de son attrait pour la marinière : « J’aime depuis toujours l’aspect graphique architectural de la rayure. Ma mère m’habillait avec des pulls marins, ils vont avec tout. C’est un basic, un vêtement qui ne se démodera probablement jamais. »

Borninfashion - JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais - "Paris et ses égéries" Haute Couture AH 2000/2001 - ©MSW

JEAN PAUL GAULTIER ©MSW

La salle voisine intitulée « Punk Cancan », a elle en son centre un podium improvisé sur lequel sous des numéros annoncés par la voix de Catherine Deneuve, défilent les silhouettes emblématiques de la Maison Gaultier : robe en crêpe georgette perlée avec la Tour Eiffel brodée, jupe à volants à la Moulin Rouge, trench à double boutonnage doublé de plumes ainsi que d’autres modèles inspirés par Paris et son folklore. Tout le long du podium, est mis en place un public d’autres mannequins, cette fois assis dans des fauteuils confortables : derrière les coiffures et les tenues, on reconnaît sans difficulté les amis de Jean Paul, soient Catherine Deneuve, Carine Roitfeld, Suzy Menkes…

Et de l’autre côté du podium, en face, on retrouve un public, un monde tout à fait différent, celui des punks, tous de Gaultier vêtus. C’est dans cette partie de l’exposition que l’on peut le mieux s’apercevoir de la capacité qu’a Jean Paul de mixer les différentes tendances et cultures, de s’inspirer des univers qui n’ont pas grand-chose à voir les uns avec les autres, et de créer, grâce à ce mélange, un univers et des tenues extraordinaires, devenues cultes. « C’est très beau, le métissage ! » clame le créateur, avant d’ajouter, ironique : « La consanguinité donne un résultat un peu problématique, non ? »

Borninfashion - JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais - Punks - ©MSW

JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais – Punks – ©MSW

En parlant de la création de Jean Paul Gaultier, il est impossible de ne pas mentionner ses muses, ces personnes et personnalités qui l’ont « inspiré, qui ont eu un impact moral et visuel » sur lui et qui l’ont « entraîné à changer » sa « vision de la mode ». Une salle entière est dédiée à ses nombreux inspirateurs et inspiratrices, inaugurée par un mannequin chantant en tenue de plumes. Le designer a toujours privilégié les gens hors normes, peu importe l’âge, la couleur de la peau et les préférences sexuelles. Il voit la beauté là où elle se trouve, sans frontières. Pour lui : « Il n’y a pas une seule beauté, il y a plein de beautés, et elles sont différentes. » Il a fait défiler des femmes atypiques, telle la chanteuse du groupe Gossip, Beth Ditto, qui est loin de l’image de la beauté colportée par les magazines de mode. Dans sa Galérie de muses figurent également : Rossy de Palma, Conchita Wurst, Boy George, Teri Toye et bien d’autres…

Borninfashion - JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais - Robe bustier à seins coniques collection "Barbès" PAP AH 1984/1985 - ©MSW

Borninfashion – JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais – Robe bustier à seins coniques collection « Barbès » PAP AH 1984/1985 – ©MSW

Borninfashion - JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais - "A fleur de peau - Classé X" - ©MSW

JEAN PAUL GAULTIER ©MSW

« Le Salon », tel est le nom de la salle entièrement consacrée aux corsets, pièce fétiche de Gauthier. « Tout le monde croit, sourit Jean Paul, que mon premier corset aux seins coniques, je l’ai fait pour Madonna. Ce n’est pas vrai. Je l’ai fait pour ma peluche Nana ! » À l’époque, le créateur a été fortement critiqué pour avoir donné une seconde naissance au corset, cet objet de séduction. Il aurait, soi-disant, compromis les acquis du féminisme. En réalité, Jean Paul Gaultier n’a fait qu’ inaugurer une nouvelle étape dans la libération de la silhouette féminine en la confirmant dans sa sexualité. Le sexe est omniprésent dans sa création. Dans ses collections, il se questionne sur les différences sexuelles, la nudité et l’érotisme. Sa fantaisie le pousse à créer les silhouettes « second skin », des robes en tulle élastique, des accessoires en forme de Sex Toys. Souvent ses modèles montrent ce qui a été caché auparavant. Dans la salle intitulée « A fleur de peau – classé X », sont présentés les costumes les plus érotiques de Gaultier, tels les combinaisons en latex accompagnées de gadgets sexuels. Kitchissimes, ils ne laissent pas indifférents. Tel ce godemiché assorti à une tenue à l’imprimé tigré.

Borninfashion - JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais - "Les Parisiennes" Haute Couture AH 2010/2011 - ©MSW

Borninfashion – JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais – « Les Parisiennes » Haute Couture AH 2010/2011 – ©MSW

Borninfashion - JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais - Costume pour le film "La mauvaise éducation" de Pedro Almodovar (2004) - ©MSW

JEAN PAUL GAULTIER ©MSW

La vision scénique de la mode de Jean-Paul Gaultier a trouvé son expression dans de nombreuses collaborations théâtrales et cinématographiques. Il suffit de se souvenir de ses costumes pour le film de Luc Besson « Le Cinquième élément », pour les long-métrages de Pedro Almodovar – « Kika », « La mauvaise éducation », « La peau que j’habite » – ou encore avec « La Cité des enfants perdus » de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet. Il ne faut pas non plus oublier que Jean Paul est un cinéphile averti et le premier couturier à avoir été membre du jury du festival de Cannes en 2012.

Dans la salle « Metropolis », on peut voir les extraits de ces films, ainsi que des spectacles et des shows musicaux des stars comme Madonna, Kylie Minogue, Tina Turner, Lady Gaga… pour lesquelles Gaultier a créé de nombreux costumes de scène.

Chaque tenue de l’exposition apparaît comme un objet d’art, mais Jean Paul Gaultier le nie net : « On est inspiré par l’art, ça c’est sûr, mais on n’en fait pas. On fait un beau métier, un artisanat, mais ce n’est pas de l’art. »

Borninfashion - JEAN PAUL GAULTIER : Exposition au Grand Palais - ©MSW

JEAN PAUL GAULTIER ©MSW

Passant de salle en salle, chaque pièce est à couper le souffle ! La mise en scène des tenues griffées « Jean Paul Gaultier » est assez spectaculaire. Elle nous emporte sans sas de décompression vers un univers si spécifique et grisant, celui de Jean Paul.

Sa mode est un dialogue entre les différentes cultures qui annihile les barrières ethniques, géographiques et linguistiques. Son anticonformisme et son attirance envers la différence, même si cela semble parfois choquant et provocant, porte l’emprunte de la tolérance tout en appelant au combat contre les stéréotypes. « À travers ma création, conclut Jean Paul, j’ai prouvé qu’on peut naître dans une famille modeste de banlieue parisienne, et un jour, être l’objet d’exposition au Grand Palais. Dans la vie, il n’y a rien d’impossible ! »


Exposition Jean Paul Gaultier : Grand Palais, Galéries Nationales / 3, Avenue du Général Eisenhower – 75008 Paris, France

Du 1er Avril 2015 au 03 Août 2015 : Dimanche et lundi de 10h à 20h / Du mercredi au samedi de 10h à 22h


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