EXTRAIT #2 : Ô rage ! Chap. XIX

LE ROMAN DE LA MODE - Ô rage ! / Chap. XIX - ©MSW

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LE ROMAN DE LA MODE : Ô rage !


J‘ai beau lever la tête, le quartier ne me dit rien. Je suis en retard comme jamais pour cette foutue réception. Je me mets à courir à la recherche du premier Taxi en vue. Je lis sur une plaque le nom de la rue et son arrondissement. Je suis en plein milieu du 10ème, la rue de Grenelle n’est pas à côté.

Vlada, sur son trente-et-un, doit déjà m’attendre de pied ferme devant la résidence de l’Ambassadeur. La connaissant, elle s’impatiente et me traite de tous les noms. Je regarde mon iPhone : sept appels en absence. Via sms, je m’excuse et jure d’y être dans une dizaine de minutes. Mais tout à l’air d’être contre moi aujourd’hui !

À peine ai-je commencé à m’apitoyer sur mon sort, qu’une Mercedes noir pointe son nez au bout de la rue. Miracle, sa borne Taxi est au vert. Je m’engouffre aussitôt à l’intérieur, m’affale sur les sièges en cuir frais et prie pour qu’on ne traine pas en route.

Pendant toute la durée du trajet, le chauffeur me casse les pieds avec ses bavardages. Le trafic est gravement perturbé, je regarde le compteur avec inquiétude : le peu que j’ai en poche risque de ne pas suffire. Et lui, il me raconte son permis de conduire volé, sa femme, ses trois gosses, son dernier voyage au Maroc, son pays de naissance, la crise financière, la mauvaise politique actuelle, la recrudescence des impôts… Au secours, je suis obligé d’écouter tout ce délire !

Enfin, nous y sommes. Je racle le fond de mes poches, comptant mes centimes. J’ai la somme, pile-poil. Dieu merci. Le chauffeur attend son pourboire, en récompense de son speech je suppose, mais en vain. Je suis à sec.

Furieuse de m’attendre, Vlada se jette sur moi avec une diarrhée de reproches qui ne cesse de se déverser de sa bouche pincée : « T’étais où, Daniel ?! Et… comment t’es habillé ? Tu imagines ce qu’il y aurrra comme public ??!! »

Je ferme les écoutilles. Je vois ses lèvres qui dansent, qui remuent, qui finissent par se tordre dans tous les sens. Ses globes oculaires roulent dans leurs orbites. Je la sens proche de la crise de nerfs. Elle me prend brusquement par le bras et m’embarque à grands pas vers l’entrée : « Non, mais tu te rrrends pas compte, ça va commencer, tout le monde est déjà là, on n’aurrra plus de places assises, on va rrrester debout, t’aurrrais pu fairrre un efforrrt, t’es vrrraiment habillé comme une merrrde, on va jamais rrrentrer ! Si je passais toute seule d’aborrrd ? » Bla bla bla…

Merci la copine, surtout qu’elle ne se gêne pas pour remuer le couteau dans la plaie. Je préfère ne piper mot. À quoi bon lui assener la vérité – son concept de la mode est plus près du balais à chiottes pailleté habillé de guirlandes et boules de Noël que de Coco Chanel. Mais j’avoue qu’une fois n’est pas coutume et qu’elle a fait un effort. Malgré son maquillage de voiture volée et sa main lourde sur son parfum méga sucré, elle n’est pas trop mal avec sa petite robe de soirée tout droit sortie de la dernière collection de chez Hobeika… et son foulard Vuitton, avec le logotype bien en évidence, des fois qu’on ne l’aurait pas remarqué. En plein après-midi elle en fait toujours trop mais c’est tout Vlada ça. Quant à moi, j’attire l’attention, et sûrement pas par mon élégance vestimentaire. Comme disent les anglophones, je suis underdressed. Mon style plus que décontracte n’a rien à voir avec ce qui se passe à l’intérieur. Je m’en serai douté, tiens !

Le personnel de filtrage à l’entrée me scrute assidûment de la tête aux pieds. Vlada trop habillée, moi pas assez, on fait la paire. Avec lassitude, je présente les invites totalement froissées. Je sens le regard de ma vamp peser sur moi… Ouf, on passe sans trop de soucis après une fouille en règle. Normal, c’est la résidence de l’Ambassadeur, on ne sait jamais, tout peut arriver — un fashionista révolutionnaire pourrait, en tout bien tout honneur, apporter sa petite bombe artisanale siglée pour revendiquer son droit de trouver la présente collection à chier. Mais bon, tout se passe bien et nous traversons la cour sans encombre.

Une fois dans les salons, une jolie fille cherche longuement mon nom sur sa liste et l’ayant enfin trouvé, nous conduit vers d’autres salons à la recherche de notre place. Le défilé est sur le point de débuter mais au premier rang il y a encore des places libres. Des petits cartons noircis du mot « réservé » sont posés sur le velours rouge des sièges et dont les fameux possesseurs ont dû avoir un contretemps. La jeune demoiselle ne semble pas vouloir nous accorder deux de ces fichues places. Nous ne sommes pas assez importants à ses yeux. Elle nous demande poliment de prendre les sièges de derrière. Mais dès qu’elle disparaît de notre champ de vision, nous nous installons, comme d’habitude, au premier rang, virant d’un geste sec les cartons réservés vers les sièges arrière.

Tout à coup, apparaît Jean-Yves. Il ne manquait plus que lui. Il est impayable ce mec. À quoi n’a-t-il pas recouru pour s’incruster dans les fashion events ? Je croyais avoir tout vu, mais là, c’est le pompon. Un énorme Nikon pendu au cou, aujourd’hui il est photographe pro. Ça c’est vraiment une première. Ce gars est un champion de l’incruste et est capable de tout oser pour franchir la barrière des vigiles et des listes VIP. Je me souviens encore de notre rencontre lors d’un aftershow Alexander McQueen. En réalité, c’était lors du filtrage. Nous nous sommes retrouvés côte à côte à donner le même nom, « Dan W », à l’hôtesse à l’entrée. La jeune femme s’est demandé si on ne se moquait pas d’elle. J’avais un carton d’invitation nominatif, Jean-Yves, non. Il ne s’est pas démonté pour autant lorsque présentant le mien, et l’hôtesse cochant le nom sur sa liste m’a demandé à quoi correspondait le « W ». Avant même que j’ai pu lui répondre « W pour Weis », mon compagnon d’infortune a aussitôt répondu avec un pseudo accent américain, « Me ? I’m Dan Wilford, jey confirmey par téléphône ôprey d’une certeinn Julia l’ajutt à la liste sû Dan W (deubeul yû). Ôn m’a dite qu’il n’y ôrey pâ de prôbleym ». Confuse et ne sachant pas trop quoi faire dans le doute, l’hôtesse a laissé entrer notre Jean-Yves national qui a affiché un grand sourire triomphant après coup. Trouvant la chose plus étrange que le fait d’une coïncidence, je me suis présenté par la suite au fameux Dan Wilford pour en savoir plus. Il a fini par m’avouer le pot aux roses. Attendant de pouvoir entrer, il avait réussi à repérer quelques noms dans la liste que tournait et retournait l’hôtesse à chaque individu qui se présentait devant elle. Il avait choisi le premier venu et c’était tombé sur le mien. Une fois donné, il n’avait plus eu le choix sinon rester calme et réactif. Alors que j’avais posé mon carton sur la table, il avait lu sans difficulté les informations écrites dessus et avait pu en quelques secondes préparer son plan de bataille. Il était en effet indiqué sur le carton un nom et un numéro de téléphone pour confirmer sa venue. Il fallait tout de même avouer que c’était bien joué.

M’apercevant au premier rang, Jean-Yves me lance un sourire amical appuyé d’un clin d’œil. En sautillant avec énergie devant les élus du rang des VIP, il fait des signes en les invitant à poser pour les photos. Personne ne refuse, comme personne d’ailleurs ne se pose la question de savoir qui est ce gugusse, pour quel support il travaille et s’il est vraiment de la presse — après tout, des Jean-Yves comme ça, ce n’est pas ce qui manque.

Un magazine papier glacé — l’un des partenaires officiels de cet événement — couvre le défilé. Son intitulé commence par un B, Nina m’avait donné le nom mais je ne me souviens plus. Ça n’a pas l’air de voler très haut, ce qui n’empêche pas à Vlada de le feuilleter passant de pub en pub (il n’y a que ça dedans). Elle s’arrête sur l’une d’elles où apparaissent des montres toutes en diamants.

Je veux celle-ci, ou plutôt celle-là, qu’en penses-tu ?

Vlada, réfléchis : à quoi ça va te servir d’avoir des diamants à l’intérieur du cadran ?

J’ai envie de lui dire : « Tu es déjà couverte de diamants et de marques de luxe de la tête aux pieds, alors à quoi bon en rajouter et avoir l’air d’un panneau publicitaire ambulant, clignotant comme un néon agressif ? » Mais je m’abstiens. Je suis encore d’humeur charitable avec elle après le coup que je lui ai fait au Buddha Bar, et dont elle n’a pas l’air de me tenir rigueur.

À côté de nous, à notre droite, deux vieilles peaux, habillées avec pompe, parfumées de fragrances lourdes d’où émane une forte note d’ambre — odeur qui m’insupporte et m’écœure carrément. En agitant leurs éventails, ces ladies à la peau tirée poussent sur les commentaires des célébrités présentes, parmi lesquelles Alain Delon, invité d’honneur de la Résidence.

De l’autre côté, à gauche — la rédaction d’un magazine de mode branché que je croise à tous les défilés, à chaque fois au premier rang. Un homme costaud qui filme tout ce qui bouge avec son petit caméscope, une femme dont la tête fait peur tellement elle est refaite, et un homo à l’allure d’une folle avec sa coupe de cheveux improbable. D’après Leia, ils ont une sale habitude de passer à trois ou à quatre avec un seul carton d’invitation.

Venant vers notre groupe, Jean-Yves, en quête de photos, m’écarte sans façons, probablement à cause de ma tenue décadente qui me fait ressembler au petit copain de la folasse à ma gauche. Mon débardeur estampillé « Fuck You All » en plein milieu de la poitrine, mon blouson en cuir, hyper serré comme si je l’avais piqué à ma sœur, et le slim (en cuir aussi) qui moule ma virilité, ne permettent aucun doute sur son geste. Il me vire carrément du cadre et prend son cliché. Merci, ça fait plaisir de se faire prendre pour un pouilleux ! Mon humeur déjà entachée fait place à une haine silencieuse mais rageuse. J’ai envie de mordre dans la chair fraîche. Arrghhh !

Je me demande d’ailleurs ce que je peux bien foutre là, parmi tous ces gens, avec qui je n’ai rien en commun, et surtout, que je n’ai pas envie de voir. Quoi que, ne suis-je pas à leur image moi aussi ? Ne fais-je pas également partie de ce cirque ? Euh, que dis-je, du monde de la mode !

En observant ces gens qui courent dans tous les sens, des organisateurs, des photographes, des cameraman, des journalistes et des blogueurs — je me rends compte que si avant tout cela avait pour moi un certain sens, aujourd’hui je trouve cette agitation gonflée, exagérée et insensée. Cependant, quelque chose m’empêche de me lever et partir. Où irai-je ? Cet univers est le seul que je connaisse. Le monde de la mode est devenu ma patrie… Ah, ce monde de la mode… Il aurait pu être si beau s’il n’y avait tant de prétention, de concurrence, de jalousie, de mépris, de faux-semblants, de coups bas et de… bêtise humaine. La planète mode est devenue une volière à ciel ouvert, un cirque dont les spectacles principaux sont les fashion shows durant lesquels l’âme de guerrier des protagonistes s’éveille pour un combat sans merci pour le premier rang.

Cette brillante sphère serait sans doute moins drôle à observer, privée de tous ces guignols qui se prennent pour des Dieux, cette suite semblable à une multitude d’astéroïdes qui forment les anneaux de cette planète mode. Multitude qui gravite tout autour en jouant des coudes, s’écrasant les uns contre les autres et éliminant la concurrence par tout moyen. Ceux-là même qui se gonflent d’importance dans des titres redondants qui ne sont que du vent, ceux qui oublient tout savoir vivre et dont les préceptes de loyauté, d’élégance et de bienséance ne sont que préceptes méconnus, relégués au passé. Ceux dont le snobisme et la vantardise est égale à leur arrogance, ceux-là qui se noient dans les brumes de la planète mode après une bataille à couteaux tirés et qui sont capables de vous écraser la tête, d’être vos meilleurs amis au soir pour mieux vous poignarder dans le dos au matin, ceux qui braderaient leur mère pour vous éjecter de votre place…

La mode ne serait-elle finalement plus qu’une image sur papier glacé tendue à bout de bras dans le but de continuer à tous nous faire rêver ?

Mes pensées noires m’empêchent d’apprécier le défilé. Je trouve la collection beaucoup trop folklorique, limite cucu. Le show, applaudi par tout le monde à part moi, est suivi d’un rituel qui ne m’a jamais vraiment attiré — la visite des backstages pour serrer la main du créateur / créatrice et lui faire de nombreux compliments, du style : « C’était magnifique !» ou « C’était incroyable ! » ou encore « C’était vraiment extraordinaire ! », enfin : « Vous êtes géniaaal(e) ! » Vous pouvez employer tous les superlatifs sans modération. Si jamais la collection ne vous a pas plu, mais que vous voulez tout de même serrer la main du génie — d’autres formules feront l’affaire, telles : « C’était intéressant ! », « Quelle originalité ! », ou « Quel regard frais sur la mode ! »

Je n’ai jamais vraiment vu l’utilité de cette flatterie, et au lieu de suivre le troupeau en backstage, je passe au stade suivant de la réception — je vais chercher du Champagne.

Du Champagne, ici, il y en a. Plus que cela, car pour honorer la Créatrice, une garden-party est organisée dans les jardins de la résidence, avec des montagnes de petits fours et de caviar ! La crise qui ravage le monde entier ne touche pas, dirait-on, le corps diplomatique.

Parmi le public parfumé et apprêté, où l’on ne voit que des accessoires de grandes marques, je me sens comme une tache. Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre. Puisque j’y suis, j’y reste !

Direction : le bar !

Devant ce dernier, comme d’usage dans les réceptions de standing, il y a de la bousculade. Le public haut de gamme s’impatiente pour sa coupe de Champagne, comme s’il n’avait rien eu à boire pendant toute l’année. Ni à boire, ni à manger.

Il est hors de question que je fasse la queue. Je joue des coudes et sous les regards accusateurs, je double sans ménagement tout le monde.

Près de moi, un pseudo Historien du luxe plus ou moins connu dans son milieu, surtout comme un grand amateur de jeunes femmes en fleur, s’empresse de se fourrer dans la bouche de délicieux amuse-gueules deux par deux en faisant passer tout ça avec de bonnes rasades de Champagne.

Faites attention de ne pas vous étouffer ! lui dis-je à voix basse.

Le vieux bonhomme aux bosquets de poils qui lui sortent du nez et des oreilles me regarde étonné, et, sans comprendre, me sourit :

Merci, cher ami. Le défilé était magnifique !

Non seulement c’est un vieux vicieux libidineux, mais en plus, il est sourd comme un pot ! Je cherche son sonotone et une fois son appareil auditif repéré, je me penche vers son oreille et je répète, cette fois bien plus fort :

Attention, je vous dis ! Attention, papi, de ne pas vous étouffer !

Je ne sais pas ce qui me prend. Rien que de le voir, il m’a gonflé l’ancêtre. Je saisis sur le bar une coupe de Champagne et la descends d’un trait avant d’en prendre une autre et l’emporter avec moi vers le jardin.

La foule est pleine de têtes qui me sont familières. Des têtes que je connais depuis des lustres. Habituellement, je les trouve tous plus ou moins sympathiques mais aujourd’hui, ils m’insupportent. D’ailleurs, je me sens vite isolé, et les gens me regardent de travers. D’uns paraissent offusqués, même choqués, d’autres rient tout simplement dans leur barbe à l’abri de mon regard, tentant de se cacher. Les cons, comme si je ne remarquais pas leur manège ! J’ai envie de les boxer. J’essaie d’arranger mes états d’âme avec du Champagne, mais même après quelques coupes, je ne me sens guère mieux. Mon ami Frédéric qui vient vers moi voyant mon désarroi, me prend par l’épaule :

Daniel, mon chou, tu te sens bien ?

Entendre : « Dan, t’as perdu la boule ? C’est quoi ton look sado-maso ? Tu n’es pas du tout dans le thème ! Ça ne va pas mon garçon ! »

Je fais un effort surhumain pour lui sourire :

Ça va bien, Fred !.. C’est juste que… j’ai voulu changer un peu !

Frédéric examine mon mini débardeur « Fuck You All », mon blouson de cuir taille fillette et surtout mon pantalon moulant, avant de conclure :

Il faut absolument que tu prennes des vacances. Un peu d’air marin, ça te fera du bien ! Je ne sais pas d’où tu débarques mais tu m’as l’air d’un homo en chaleur…

Ah oui ? Sans dec !

Oui, ta… ton… (son regard expert glisse sur mon entrejambe) Enfin, cela se dessine tellement bien que l’on n’a pas besoin de cours d’anatomie mon chou !

Je panique soudain et me penche en avant au maximum pour admirer ma protubérance. Nom de Dieu ! J’ai l’air d’avoir mis une banane dans mon falzar. Choisissant à la va vite un pantalon, j’ai pris le premier que j’ai vu qui me semblait à peu près potable, seulement j’étais encore à l’ouest ou trop excité en matant mes deux jouvenceaux que je ne me suis même pas préoccupé de la justesse de ce foutu pantalon. Je comprends maintenant leur petit sourire en coin et le compliment sur mon physique avant que je ne les quitte. Ils ont dû bien se marrer les salauds en me voyant partir moulé là-dedans comme un poulet sous cellophane, car en plus mon boxer ayant disparu dans la bataille de la nuit, je n’ai pas mis de sous-vêtements pour venir à cette petite fête. D’où les regards de tous ces cons ! En plus, je me suis baladé en pleine journée dans Paris comme ça ! La honte !!!

Fred est un vrai ami, il me passe sa veste, assez longue pour me couvrir à peu près convenablement, et la ferme sur mon débardeur provocateur. Je ne sais pas où me mettre et en même temps j’ai envie de bouffer tout le monde. La rage monte en moi ! Pour me calmer un peu j’augmente le degré de la boisson. Du Champagne je passe au Whisky-Coca suivi de shots de Vodka. C’est l’inverse qui se produit. Ma vision des choses ne fait que se dégrader, cela attise mon agressivité. J’ai envie de mordre. Sauter à la gorge et mordre jusqu’au sang !

Je croise Jean-Yves. Une coupe dans chaque main — quelle prévoyance ! — il me sourit d’une oreille à l’autre. Maintenant il veut faire son gentil alors qu’il m’a viré comme une merde tout à l’heure pour sa photo pourrie.

Dan, ma poule ! Quoi de neuf ?

Au lieu de lui donner de mes nouvelles, je sors mon dard :

Jean-Yves ! Comme ça, tu es photographe ? Depuis quand ? Il n’y a pas si longtemps tu bookais des modèles. À moins que je ne me trompe ? Tu n’es plus booker ? Non, hein !? Et tu ne bosses plus dans l’événementiel ? Jean-Yves, espèce de trouduc, tu ne cesseras jamais de me surprendre ! Tu es un vrai touche à tout ! Demain on te verra en créateur de mode, non mieux, en mannequin vedette sur le podium pour Victoria’s Secret en talons hauts et avec de jolies ailes d’ange greffées dans le dos !

Jean-Yves encaisse et rit jaune. Je lui aurais probablement balancé tout un tas de saloperies qui me brûlaient la langue si je n’étais pas tombé sur Vlada. Lasse de distribuer ses cartes de visite plaquées or, elle vient me retrouver. Secrète comme jamais, elle se penche vers mon oreille et chuchote :

Daniel, tu n’as rrrien rremarqué ?

Si chérie, tu as un bout de salade entre les dents !

Vlada ne tient aucun compte de ma réflexion. Elle me tend, toute rayonnante, sa main gauche avec une bague qui m’aveugle, tellement elle scintille.

On a fait la paix avec mon chérrri, m’annonce-t-elle, et il m’a offerrt ça !

Ah oui ? souris-je, faussement impressionné. Il t’aime alors ! Il va peut-être même t’épouser ! ENFIN ! Il a suffit que tu te fasses sauter par un autre pour qu’il se rende compte qu’il ne peut plus se passer de toi, c’est ça ?

Sachant à quel point ce thème est pour elle délicat, je prends plaisir à tourner le couteau dans la plaie. Je ne suis qu’un sadique. Mais cette fois encore, mon deuxième degré ne passe pas.

Ça lui a coûté cinquante milles eurrros ! T’imagines ?!

Elle est aux anges, rayonnante comme jamais. Moi, je n’en peux plus. Je décide enfin de lui dire ce que je pense vraiment :

Mais oui ma belle, on sait tous que ton mec a des grosses couilles en or (j’appuis bien mes dires par le geste) et des poils de cul en fil d’argent ! Arrête de nous gonfler avec ça ! On sait que t’adores sucer son gland en diamants – t’es une croqueuse de diamants, mais fais gaffe de ne pas trop en pomper quand même ! Fais attention à tes dents ! Suce mais ne croque pas !

Les invités de la réception m’observent avec curiosité. J’aurais eu un mégaphone que cela aurait donné le même résultat. Vlada, elle, est dans une confusion absolue, elle continue de mâcher lentement son petit blini au caviar.

Je me tourne vers tout ce beau monde qui a du mal à cerner mon comportement. Ça y est, mon doigt d’honneur est levé. Je suis d’humeur belliqueuse. Il ne me manque plus que la Kalachnikov pendue au torse pour le massacre…


Ira de Puiff - Indigo

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