LESAGE : La Symphonie de la Broderie

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By Ira de Puiff & Indigo

 Hubert Barrere – Maison LESAGE


« Au fond, la mode c’est une affaire d’équipe. Je me sens comme un chef d’orchestre avec sa baguette, mais sans solistes autour de moi je brasse de l’air. Ensemble, nous créons une symphonie. »
Hubert Barrere

« Les fournisseurs de la couture ne doivent pas être au premier rang », disait François Lesage, personage emblématique de la Maison de broderie LESAGE, fondée en 1924 et célèbre dans le monde entier par son histoire, son savoir-faire unique et ses collaborations avec les grandes maisons de couture.

La broderie française est une référence au sein de la planète mode, elle fascine et illumine les podiums… Derrière les sublimes créations brodées de chez Chanel, Dior, Dolce & Gabbana, Armani, Balenciaga ou encore Valentino – ce sont des centaines d’heures de travail pointu des dessinateurs, des brodeurs, au sein des ateliers. Hubert Barrere, directeur artistique de la Maison Lesage, nous reçoit dans son cabinet, rempli de crayons de couleur, de croquis et d’échantillons divers, pour nous parler et nous faire voyager dans l’univers de la broderie et de ceux qui la créent – ces héros discrets de la Haute Couture.


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Hubert Barrere

Directeur artistique chez LESAGE depuis 2011

Collaborations / Broderies : Armani, Alexander McQueen, Balenciaga, Chanel, Chloé, Donna Karan, Dior, Dolce & Gabbana, Roberto Cavalli, Jean Paul Gaultier, Givenchy, Gucci, Julian McDonald, Thierry Mugler, Prada, Pucci, Ralph Lauren, Valentino, Versace, Vuitton…


 

Vous avez eu et avez une vie professionnelle très riche, pourquoi le choix de la broderie ?

Ce n’est pas vraiment moi qui l’ai choisie, c’est elle qui m’a choisi. Cela s’est fait naturellement, lorsque j’étais à l’école de la Chambre Syndicale. Un jour un brodeur a appelé mon école et a proposé ce travail, que j’ai accepté pour une simple raison : il était rémunéré et moi, je devais payer mon crédit étudiant. Je ne l’ai pas réalisé tout de suite, mais c’était la chance de ma vie. J’ai été amené plus tard à accompagner mon directeur artistique chez les plus grands couturiers de l’époque: Givenchy, Jean-Louis Scherrer, Yves Saint-Laurent… C’était formidable.

Votre carrière est impressionnante, vous avez travaillé pour les plus grandes Maisons de luxe telles Chanel, Vuitton, Dior, Valentino, Gucci… et de talentueux créateurs, comme Jean Paul Gaultier et Thierry Mugler par exemple, quelle est la collaboration qui vous a le plus marqué ?

Le premier couturier qui m’a fasciné, c’était Monsieur Givenchy, ensuite Yves Saint-Laurent, qui était un mythe à l’époque! Mais la collaboration la plus incroyable fut celle avec Alexander McQueen. La spontanéité, le génie de ce créateur m’ont bouleversé.

François Lesage a dit de vous, je cite : « Hubert Barrere est un grand amoureux de nos métiers qu’il défend corps et âme ». Que pouvez-vous nous dire à son propos ?

Oui, j’ai entendu cela… (rires) C’était un homme avec une telle dimension humaine, professionnelle, qui avait beaucoup d’humour, qui était brillant, cultivé ! Il avait un sens épatant de la communication. Si la broderie est aujourd’hui tellement connue, c’est grâce, entre autres, à François Lesage. Il a osé braver les interdits des années 1980-90, qui faisaient que l’on ne pouvait pas dire : « Je suis le fournisseur de… » ou « Je fais de la broderie pour… ». C’est grâce à Monsieur Lesage que le grand public a commencé à connaître ces « métiers de l’ombre ».

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En quoi est-ce spécifique de travailler avec les différentes Maisons et leurs couturiers ?

Il faut bien connaître le style de chaque maison pour le respecter et le faire évoluer, et en même temps, comprendre ce que veut dire le créateur par rapport à la marque qu’il représente. Il y a une espèce de superposition qui se produit : la vision du créateur n’est pas toujours identique à celle de la Maison pour laquelle il travaille. Et notre vision, nous fournisseurs, doit se calquer sur ces deux visions. Il y a des créateurs qui savent précisément ce qu’ils veulent, et on leur donne cela. Les autres ont besoin que l’on aide à concrétiser leurs idées.

François Lesage est resté au poste du directeur artistique de la Maison pendant très longtemps. Ce poste de directeur artistique de la Maison LESAGE, que représente-il pour vous ?

Monsieur Lesage était unique en son genre. C’était quelqu’un d’extraordinaire. Ma mission est de continuer à animer la création de cette Maison. Il y a un héritage ici qu’il faut respecter. Et il faut se fondre dedans pour faire une création d’aujourd’hui. C’est la révérence et l’irrévérence. Il faut oser bousculer les codes tout en respectant la tradition. On est dans les métiers de la mode, et la mode, par essence, est le changement.

La Maison LESAGE est aujourd’hui incontournable. Comment expliquer un tel succès et surtout une telle longévité?

Tout d’abord, cela s’explique par la personnalité de Monsieur Lesage. Il a laissé un énorme patrimoine. Il y a environ 60.000 archives, certaines d’entre elles datent des années 1860. Ce sont des archives inestimables pour l’histoire de la mode, comme celles d’Elsa Schiaparelli ou d’Yves Saint Laurent.

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Il y a des gens ici qui ont des connaissances épatantes de toutes les techniques de la broderie. Il y a ici l’histoire de la valeur patrimoniale et de sa transmission. Les anciens employés de la Maison transmettent leur savoir-faire aux jeunes. Ce que l’on fait ici, ce n’est pas un simple artisanat mais une vraie création au service des Maisons de luxe. Les créateurs alimentent ici leur création.

La Maison LESAGE a été rachetée par la Maison Chanel. Y a-t-il eu un changement, une évolution dans son mode de fonctionnement ?

La maison Chanel a eu l’idée, avant tout le monde, de protéger ces métiers d’art qui correspondent à des valeurs qu’elle défend. La Maison Lesage n’est pas la première que Chanel a pris sous son aile. En rachetant ces métiers, qui continuaient pourtant de marcher, la Maison Chanel a voulu, s’assurer de leur continuité, faire en sorte qu’ils puissent participer à la création Chanel, mais aussi offrir cette même chance à d’autres Maisons qui partagent cette envie d’une vraie excellence.

Avec quelles Maisons travaillez-vous actuellement ?

Avec Chanel, bien évidemment, mais aussi avec Valentino, qui est l’un de nos grands clients. Nous travaillons aussi beaucoup avec Dior et bien d’autres Maisons.

En plus de la haute couture, vous travaillez également pour le Prêt-à-porter. En quoi est-ce différent ?

C’est surtout une question de budget. Le temps consacré en Prêt-à-porter est inférieur à celui de la Haute Couture. La fourniture n’est pas la même non plus. Il faut préciser que le coût de la fourniture pour la broderie est très important. Dans la Haute Couture on utilise des matériaux plus rares, plus spécifiques. Le travail que l’on fournit pour la Haute Couture n’est pas différent par sa qualité, mais plutôt par son exclusivité.

Pouvez-vous commenter une phrase de Monsieur Lesage : « Un couturier c’est comme un compositeur. S’il n’y a pas de musiciens pour jouer sa partition, il ne se passe rien » ?

La métaphore de la musique me convient parfaitement. Je me sens ici comme un chef d’orchestre avec ma baguette, mais sans solistes autour de moi, je brasse de l’air. Ensemble, nous créons une symphonie. Cette métaphore peut aussi s’appliquer aux grands créateurs des Maisons de luxe : le créateur synthétise les idées de la création, mais il y a tout un collège de personnes autour de lui qui va apporter ses connaissances techniques, ses goûts, son sens esthétique… Au fond, la mode c’est une affaire d’équipe.

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Quelles sont les différents métiers au sein de votre Maison ?

Parmi nos 70 employés, il y a les brodeurs et les dessinateurs. Dans le dessin, il y a beaucoup de distinctions : les créatifs, les techniciens, et ceux qui font les deux. Il y a les piqueurs et les ponceurs. Et dans la broderie, vous avez toutes sortes de techniques : la broderie main et la broderie machine. Ici, nous n’avons pas de broderie par ordinateur, c’est un autre marché. Quant à la broderie par machine industrielle, nous n’en avons pas non plus. L’important chez nous, c’est que dans tout ce que nous faisons que ce soit la broderie machine ou la broderie à la main il y a toujours un travail manuel, de la main, une intervention humaine qui existe.

La broderie main se décompose en deux techniques : le crochet et l’aiguille. On appelle la technique au crochet « Lunéville », elle a été crée pour améliorer la rapidité du processus de broderie. Ensuite, il y a la technique de l’aiguille, qui est la broderie la plus noble, celle d’origine, mais qui est plus lente à réaliser.

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Pourquoi, à votre avis, la broderie française est aussi réputée ?

La broderie française englobe quasiment toutes les techniques de broderie du monde. Sa notoriété vient de son histoire politique et économique. La broderie existait en France depuis le Moyen Âge, et c’était du fil, ce que l’on appelle « la broderie blanche ». Au XIIème siècle, par le fait que la France a commencé à être un pays puissant, très peuplé, avec un pouvoir centralisé, la broderie d’or de Perse arrive en France par les caravanes. Elle enrichie la broderie blanche. Marco Polo quant à lui importe la broderie de Chine, la plus belle broderie qui existe au monde, basée sur le fil de soie. Le point d’Egypte traverse aussi ses frontières et atterri en France. L’art de la broderie est également influencé par les artisans italiens qui se rendent en France sous la demande de François 1er. Tout ceci enrichit la culture française en général et l’art de la broderie en particulier.

Quelles sont les étapes de broderie d’une robe Haute Couture ?

Tout commence par le choix de l’échantillon. Le créateur qui aime cet échantillon a, soit déjà fait son croquis, soit va le faire en fonction de la broderie que l’on propose. Ensuite, je vais voir les premiers d’atelier de la Maison de couture, la directrice du studio, on regarde la toile de la robe qui a été faite et on imagine comment la broderie va être disposée sur ce prototype de vêtement. Une fois que nous sommes tous d’accord, le patronage vient sur la broderie pour qu’on la dessine. Quand ce dessin est enfin réalisé, je le présente au studio de couture et on y apporte les modifications nécessaires. Lorsque le travail est bien validé et que le tissus pour le patronage arrive, on reproduit le dessin de broderie sur le tissus. Et pour finir, on brode.

Combien d’heures de travail faut-il compter ?

La mode c’est la singularité. Il est donc difficile de généraliser. Cela peut prendre de 200 heures à 3000 heures. Même si un travail de 3000 heures n’arrive pas tous les jours, il est peu aisé de répondre aux commandes rapides. S’il fallait parler d’une moyenne, la broderie d’une robe Haute Couture prend environ 500 heures.

Quel tissus est le plus difficile à broder ?

Le tulle de soie, par exemple. Très fragile, pouvant se déchirer aisément si la broderie et l’ornementation sont trop lourdes. Le velours également, qui est juste épouvantable à broder ! (rires)

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Vous qui participez en permanence, et ce depuis des années, à la création de collections Haute Couture et Prêt-à-porter, que pouvez-vous nous dire des tendances actuelles ?

Il n’y a plus vraiment de tendances. La liberté que l’on proclame à tue-tête fait qu’il n’y a pas de direction nette de l’esthétique, même s’il y a des idées et des envies communes. Ici, on est une sorte de réceptacle, et nous pouvons constater que les influences sont communes, même si l’esprit est différent. C’est fini l’époque où l’on disait : « demain la jupe sera longue » ou « la jupe sera courte ». Ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est que chaque maison présente la vision subjective de la mode, et qu’elle essaye d’être caractéristique. En même temps, les créateurs respirent le même air et reçoivent une même sorte d’énergie. Un exemple : lorsque Raf Simons est entré chez Dior, la première collection fleurie qu’il a faite était inspirée par le « new vintage ». Karl Lagerfeld, en même temps, a lui aussi souhaité faire une collection « new vintage ». Or, si Raf Simons a repris les codes de la Maison Dior pour les revisiter, Karl, quant à lui, son idée du « new vintage » parlait du « vintage de demain ». Donc, pour le même mot, on a une vision différente. Notre rôle est de comprendre, de décoder la vision des créateurs et d’orienter nos choix techniques et créatifs dans leur sens.

En tant que Directeur Artistique de la Maison Lesage depuis 2011, quels sont vos projets, vos ambitions futures pour cette Maison ?

Nous envisageons de continuer toutes nos collaborations, et d’aller à la recherche d’autres clients, de nous rapprocher des jeunes créateurs, tels Gustavo Lins, Maxime Simoens, Alexandre Vauthier, Iris Van Herpen… Nous sommes une maison ancienne, certes, mais nous sommes là pour servir la création, et la création ce n’est pas que les grandes Maisons de luxeNous participons à la beauté. Cette beauté ne peut exister que par le regard que l’on porte sur elle. Ainsi, il faut que les futures générations qui arrivent, qui seront les futurs clients et futurs créateurs, n’oublient surtout pas cela et aient envie de cette beauté transmise par l’excellence de ces métiers d’art. Ce qui nous intéresse, c’est d’assurer la pérennité…

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