RALUCA ARNAUTU : Rêver les yeux grands ouverts

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By Sasha Masart


RALUCA ARNAUTU

et son univers onirique


 Raluca Arnãutu dévoile son univers. Si vous aimez rêver les yeux grands ouverts, je vous propose un voyage où le surréalisme et le ready-made côtoient la couture. Une nouvelle approche de l’intime où le quotidien prend une autre dimension, et les objets deviennent poésie. Créées comme des suites de la même histoire, les séries de l’artiste roumaine Raluca Arnãutu déclinent une vraie mythologie personnelle. L’artiste devient narrateur. Son monde intérieur fait des projections fortes sur les objets du quotidien ; quant à son imagination, elle prend forme pour habiter ce même quotidien. Sa propre histoire, devenue fiction, appelle le spectateur à en faire partie en lui faisant ressentir un besoin physique d’interagir avec l’œuvre.

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Borninfashion – RALUCA ARNAUTU : Rêver les yeux grands ouverts – VIZIONAIRE – Photo A. Dobrin


 

Raluca, à quel moment as tu réalisé que tu allais devenir une artiste ?

Je suis venu au monde au sein de l’art et de la musique. Mon père avait un vieux magnétophone et jouait de la guitare, la maison résonnait en permanence de musique. Mon chemin m’a menée tout droit vers l’art. Dès l’école, j’avais comme habitude de regarder ou lire des livres d’art sous mon pupitre et de rêver à la peinture, au dessin. Je nourrissais mon âme en permanence d’art, c’était mon unique intérêt. J’ai eu la chance d’être entourée par des gens merveilleux, avec qui j’ai pu apprendre à chaque pas. Baignée d’une telle passion par l’art, j’ai aussi appris à être plus sélective et à garder uniquement ce qui touchait véritablement mon cœur.

Dès cette période précoce, j’ai défini les lignes majeures de mes influences, en particulier grâce à mon voyage à Paris, pour mes 15 ans : un vrai choc. J’ai été accueillie par des amis de mon père, des architectes, qui m’avaient préparé un parcours quasi-initiatique : de l’art ancien à l’art contemporain, en passant par la mode. Une incroyable incursion.

Mon parcours académique m’a porté par la photographie, les arts graphiques, la création d’objets et les installations. Puis le tissu est entré dans mon langage artistique et j’ai commencé à créer des sculptures textiles, des installations et des assemblages en tissu. Un exemple de ce travail est l’exposition « Zoolandia ».

Dans tes œuvres je trouve un fort esprit japonais : de Bucarest au Japon, en passant par Paris, il y a un long chemin. Peux tu me l’expliquer ?

Je suis revenue à Paris pour mes vacances et un jour, Place des Vosges, j’ai vu une vitrine irréelle, impondérable, une tenue de Issey Miyake y flottait. Ses plissés sont de vraies sculptures. Cette rencontre a changé pour toujours mon chemin artistique : j’étais à jamais amoureuse ! Par la suite je me suis davantage intéressée à la mode, spécialement aux grands couturiers japonais. C’est comme ça que j’ai découvert l’univers incroyable de Yohji Yamamoto.

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Yohji Yamamoto Spring Summer 2012 Fashion Show – By Elise Tod

J’aime les choses a la fois simples et complexes, ces choses qui te forcent à réfléchir et te font ainsi avancer. Yamamoto possède cette synthèse de ligne, de forme et de couleur d’un raffinement exceptionnel. Il me séduit avec ses contrastes chromatiques ou bien les dégradées de pastels. J’aime quand il allie le noir au blanc, il y a un style élégant avec beaucoup de poids. Parfois, on dirait une pièce de théâtre japonais.

Aujourd’hui, je travaille au Musée d’Art de Roumanie, à la restauration graphique, dans la section estampes et peinture orientale. J’aime tout de l’Asie, spécialement la Chine et le Japon. Grâce à cela, j’ai connu leur perfectionnisme, et ce respect sérieux qu’ils portent à la tradition.

J’ai découvert aussi un travail de design surprenant. Le ready-made sur des coussins, le collage sur des drapés, des vêtements et des accessoires. C’est une approche commerciale ou juste un besoin de porter ton art ?

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RALUCA ARNAUTU – « Le Jardin aux Secrets » – Photo : A. Dobrin

À coté de mon développement artistique, j’ai ressenti le besoin d’habiller avec mes sculptures textiles. Ça tient plus du jeu, rien de très sérieux : en transformant les volumes en collages, je leur offre une autre connotation. J’ai des clients qui possèdent des garde-robes entières de mes vêtements-collages.

Tout en jouant j’ai fait aussi du design d’objet. Une série des coussins décoratifs est née. J’ai eu l’honneur de les exposer, dans le cadre du carnaval de Venise, dans le Pavillon central de la Biennale, à côté de mes sculptures en textile.

En fait, à part mes couturier préférés, je n’aime pas grande chose, surtout pas ce que l’on trouve dans le prêt-à-porter courant. Quelque part je rêve de créer ma propre marque pour que mon art soit porté et qu’il crée le quotidien.

Où les clients peuvent-ils se procurer ces produits design ? Sont ils fabriqués en séries ou est-ce que tout est en pièces uniques et sur commande ?

Ils peuvent acheter, pour le moment seulement des pièces uniques et sur commande. Dans un futur proche des petites séries seront disponibles. Je ne pense pas aux vraies productions car mes clients aiment justement la rareté. Ils cherchent surtout à retrouver l’univers et l’esprit de mes sculptures.

Trouves-tu que ton travail ne s’adresse qu’à une clientèle particulière ? Qui sont tes acheteurs, en général ?

Souvent, mes clients sont des habituées du monde de l’art, surtout des fortes personnalités qui sortent de l’ordinaire. Mais je ne pourrais pas dire pour autant que je fais un art de niche, parce que tous ceux qui entrent en contact proche avec mes œuvres sont enchantés, un désir tactile s’installe, ils veulent tous toucher mes sculptures. Même les enfants sont heureux de les découvrir. Je suis persuadée que la rencontre avec mes deux enfants joue un rôle important dans mon choix esthétique. Leur innocence et la façon de regarder les choses simples me fascinent. Leurs propres créations sont géniales. Après tout, les enfants ont toujours été, avec cette fraicheur, une source d’inspiration pour beaucoup d’artistes.

Borninfashion - RALUCA ARNAUTU : Rêver les yeux grands ouverts - "Cigogne Alsacienne " - Pouf - Photo Matei Arnautu Collection Privée France

Borninfashion – RALUCA ARNAUTU – « Cigogne Alsacienne  » – Photo Matei Arnautu

Pense tu que ton art va évoluer avec l’âge de tes enfants ? Ou bien, cette essence « immaculée » une fois captée dans ton système de travail va y rester ?

Mes enfants ont mis leurs empreinte sur mon travail, on peut dire que c’est devenu un vrai départ, ils ont vraiment sublimé mon chemin. Ils m’influencent beaucoup, surtout ma fille qui est très créative. Elle est attirée par le textile, et fait déjà du collage et du découpage. Je la regarde et me rends compte que cette tendance vers l’art primaire, vers le surréalisme, l’art minimal et l’art naïf, toute cette innocence a toujours fait partie de moi. La découverte des maitres de ces courants a par la suite été une évidence.

Tes œuvres me rappellent la nonchalance de Max Ernst et le surréalisme de Joan Miro. Tes volumes et tes mélanges de matières nous font voyager au Japon. Je pense aussi à Jean-Charles de Castelbajac. Et puis bien sûr avec le ready-made, on ressent une de tes racines bien ancrées dans l’art de Marcel Duchamp. Tout ce cocktail, auquel s’ajoute ton innocence, offre un art avec des références très intellectuelles.

Oui, je me retrouve la dedans, et encore, il ne faut pas oublier Victor Brauner, le grand roumain de l’art dadaïste Français. Nous sommes tous le résultat d’un assemblage qui détermine un autre personnage. Ne sommes nous pas le résultat de ce qui nous entoure, même ceux qui ne sont pas artistes ? Le tout est de bien « filtrer » pour devenir à son tour original.

J’utilise des formes simples, très géométriques, avec des matières sans prétention. C’est l’assemblage, la juxtaposition de mes matières qui donnent ce résultat d’objet fantastique. La surprise, une zone apparemment non déterminé, une zone apparemment non finie, le lien et la communication entre ses différentes matières, c’est ce qui les rend spéciales.

Borninfashion - RALUCA ARNAUTU : Rêver les yeux grands ouverts - "Oracle" / "Le coeur qui rêve de jour" / " Gouru" - Photos A. Dobrin

Borninfashion – RALUCA ARNAUTU : Rêver les yeux grands ouverts – « Oracle » / « Le coeur qui rêve de jour » / « Gouru » – Photos A. Dobrin

C’est un univers où l’on peut se perdre dans notre propre imagination et notre propre enfance. Peux tu nous dire comment les gens réagissent habituellement lorsqu’ils interagissent avec ton art ?

C’est amusant car la plupart des gens qui regardent mes œuvres, au début, ne comprennent pas grande chose et souvent, elles leur donnent une connotation autre en essayant de les déchiffrer. Par exemple mon gibbon, beaucoup ne savent pas ce que c’est. En plus ils ressentent le besoin de le toucher, de voir de quoi il est fait, alors que l’on ne touche jamais une œuvre d’art. Cela m’a obligée à apposer des mentions « ne pas toucher » lors de mes expositions. D’autres racontent des histoires inspirées par mes personnages, ils se rappellent leur enfance, ou encore me donnent des idées pour continuer mes projets. Une cliente privilégiée de la galerie est venu visiter, en avant première ma future exposition, juste après le montage. Elle m’a dit avec un grand sourire : « j’avais envie de tout toucher, de les explorer ». Je pense que ce besoin tactile est la réponse à ta question.

Mais tu as déjà fait une exposition où l’on pouvait toucher tes œuvres, n’est pas ? Penses tu répéter cette expérience ?

J’ai créé, une seule fois, une zone interactive, à Venise. Dans le pavillon central de la biennale, j’ai fait une installation avec des poufs qui rappellent des cyclopes. Les enfants avaient le droit de s’asseoir, certains se sont emparés aussi des autres sculptures que je n’avais pas prévu pour ça. J’aimerais développer davantage ce coté interactif, offrir une zone où le public peut avoir une expérience, ne pas oublier les sensations, et donc garder en mémoire ma création.

La Anaid Art Gallery, un grand acteur de l’art contemporain en Roumanie, te représente depuis 2011, tu as fait beaucoup d’expositions avec eux, que nous prépares tu pour le vernissage du 5 mars 2015 ?

Borninfashion - RALUCA ARNAUTU : Rêver les yeux grands ouverts - Exhibition 2015 Bucarest Anaid Art Gallery : "Boîtes, Tiroirs et un Gibbon" - All Rights Reserved

Borninfashion – RALUCA ARNAUTU : Rêver les yeux grands ouverts   Exhibition 2015 Bucarest Anaid Art Gallery : « Boîtes, Tiroirs et un Gibbon »   All Rights Reserved

Mes œuvres sont dans des collections privés en Espagne, en France, en Grand Bretagne et en Roumanie, bien sûr. Je participe à des ventes et à des concours, comme le grand festival « Videoforme art vidéo/nouveaux medias » de Clermont Ferrand. Depuis 2009, j’expose dans les évènements organisées par la Anaid Art Gallery, qui a effectivement commencé à me représenter en 2011. Avec eux j’ai déjà fait quatre expositions personnelles à Bucarest, et l’exposition de Venise. Pour ma future exposition, dont le vernissage aura lieu le 5 mars et qui sera visible jusqu’au 10 avril 2015, j’ai surtout étudié l’assemblage « objet/textile ». Son titre est « Boites, tiroirs et un gibbon ». Evidemment, on y trouve des tiroirs avec des personnages fantastiques, des boites à bijoux où l’on découvre des visages ou des couples étranges ; un vieux tourne disque détourné, quelques dessins et collages, un cadre ancien qui garde jalousement une surprise, des idoles et la tête du gibbon en fourrure et pièces d’ordinateur.

Tu possèdes un langage propre, bien défini. Ton univers évolue grâce à des personnages fantastiques, mais quel est le message de ton travail ?

Ma future exposition tourne autour d’objets du quotidien, de la maison. Des vieux objets de famille avec leur nostalgie que j’ai amené dans une autre dimension. Chacun a son gardien, un personnage imaginaire. Une idole, un gourou, des divinités païennes, tout ce que tu peux t’imaginer, un chat au cœur de pierre, une femme avec des seins en dentelle et la tête comme une loupe à l’intérieur de laquelle un cœur en cristal est prêt à s’envoler à tout moment. Je projette sans cesse mes fantasmes sur les objets qui m’entourent. La réalité côtoie le rêve et l’onirisme. Les objets perdent leurs statuts initiaux, ils deviennent autre chose tout en gardant leur forme. Nos mondes intérieurs, nos rêves et nos nostalgies, même la nostalgie des choses qui n’ont pas encore été découvertes : c’est tout un univers que je développe d’une exposition à une autre comme un puzzle auquel j’ajoute à chaque fois une nouvelle pièce. Qui sait ce que l’on va découvrir a la fin ? Je ne sais vraiment pas, mais cette idée même de l’inconnu me fascine. 


Les liens que l’artiste vous suggère : « Pictoplasma » et « Yohji Yamamoto »

Raluca Arnãutu expose :

Exhibition « Boîtes, Tiroirs, et un Gibbon » – 05 mars au 10 avril 2015

Anaid Art Gallery – Str. Slobozia 34, Bucuresti – LV : 11:00 to 19:00, S : 10:00 to 18:00 – Tel : (021)337 11 87 – contact@anaidart.ro – www.anaidart.ro


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