SAINT LAURENT : Voyage au bout de la Mode

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Par  -Ira de Puiff & Indigo – 


Le gigantesque portrait d’Yves Saint Laurent au siège de la Maison a besoin d’être déplacé pour une exposition. Les employés de la compagnie de déménagement le décrochent du mur du hall d’entré, le portent précautionneusement vers la camionnette qui attend sur le parking et soudain les ennuis commencent. Le portrait est trop grand et ne rentre pas dans l’espace prévu pour son transport. Les ouvriers s’évertuent à trouver des solutions et se creusent la tête pour réussir à le caser mais en vain. Leurs tentatives sont désespérées et ils finissent par abandonner. Alors qu’ils font demi-tour pour remettre le portrait à sa place initiale, ils ont aussi du mal à le refaire passer dans le hall de la Maison, le cognant dans l’encadrement des portes d’entrée. Ainsi se termine cette scène du film « Saint Laurent » de Bertrand Bonello. Ce court passage peut paraître anodin, voir superflu, mais en réalité il est chargé d’une symbolique forte : le personnage d’Yves Saint Laurent ne rentre pas dans le moule. Il est immense, au point d’être hors norme, il est tout simplement inclassable.

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Présenté au dernier Festival de Cannes en mai 2014, quelques mois après la sortie au cinéma du « Yves Saint Laurent » réalisé par Jalil Lespert, biopic autorisé et soutenu par Pierre Bergé, le film «SAINT LAURENT» de Bertrand Bonello ne peut pas échapper aux comparaisons avec ce dernier, même si les deux long métrages n’ont strictement rien à voir. Ce serait tenter de comparer une photo académique et une peinture surréaliste présentant le même personnage. Et si l’on usait de la terminologie mode, la différence entre les deux films serait la même qu’entre un bon Prêt-à-porter et une pièce de Haute Couture. L’un se porte tout de suite, confortable, qualitatif, mais sans surprise. L’autre garde son mystère et se découvre peu à peu, s’ajuste au fur et à mesure. Car dans le cas de Bonello, il s’agit bien d’une pièce rare, unique, exclusive et fascinante. Une pièce de vêtement que l’on hésiterait sans aucun doute à laisser dormir dans le placard. On ne va donc pas perdre de temps à comparer les deux films. L’un est un livre ouvert, l’autre se lit entre les lignes, dans les gestes, les regards, les mimiques, même dans les images du split-screen, dans son jeu de couleurs, etc. On pourrait en dire long sur les qualités techniques et artistiques de réalisation du « Saint Laurent », mais laissons cela aux gens plus sérieux de la presse spécialisée.

Disons juste que pendant les 2h30 min correspondants à la durée du film, on ne s’ennuie pas un instant. Le tout est bien rythmé et raconté avec justesse. C’est un film dont les scènes dramatiques succèdent aux répliques d’une savoureuse ironie aigre-douce à la Yves Saint Laurent, connu pour ses petits sarcasmes. Le plaisir visuel est au rendez-vous, qu’il s’agisse aussi bien de l’image, de la lumière, du décor, des costumes, et bien sûr du choix des acteurs : Gaspard Ulliel (Yves Saint Laurent), Jérémie Renier (Pierre Bergé), Louis Garrel (Jacques de Bascher), mais aussi Helmut Berger, Amira Casar, Lea Seydoux et Aymeline Valade.

Le mérite principal de ce film, c’est qu’il montre le monde de la mode tel qu’il est, sans flatterie ni concession. Dès les premiers instants, on plonge dans une ambiance d’atelier, on y voit le travail des « petites mains », celles qui donnent vie aux idées de l’artiste. C’est d’autant plus important que peu de gens peuvent imaginer comment naissent les chef-d’œuvres de la Haute Couture et quel gigantesque travail se cache derrière les portes des Grandes Maisons. « J’y tenais, explique Bertrand Bonello. En haute couture tout est fait à la main. Je voulais filmer l’atelier, les couturières au travail, ainsi que la hiérarchie. » Mais il n’y a pas que ça, le réalisateur nous ouvre aussi la porte vers les coulisses du business du luxe, à travers notamment les négociations commerciales entre Pierre Bergé (joué par le très convaincant Jérémie Renier) et les investisseurs : une scène qui dure 8 minutes et qui réussit à ne pas décrocher le spectateur de l’intérêt qu’elle suscite. Cependant le réalisateur explique : « Il fallait que le spectateur ne comprenne pas tout mais qu’il soit impressionné par les échanges… »

Dans ce sens-là, le film dont l’action se situe entre 1967 et 1976, est d’une grande actualité. Il dévoile en effet les risques, les enjeux et la gigantesque pression que subit le créateur face à l’industrie alors que sa marque se transforme en machine à sous, et lui-même en vache à lait, dans l’obligation de pondre une collection quatre fois par an quoi qu’il arrive (2 pour la Haute Couture et 2 autres pour le PAP). La couronne, dans ce cas, devient trop lourde à porter. Dans le business de la mode, être un artiste, cela ne suffit pas. « Le film ne montre pas comment Saint Laurent est devenu Saint Laurent, précise Bonello, mais ce qui lui en coûte d’être Saint Laurent ». Ainsi le long métrage dévoile le revers de la médaille : ce que cela représente d’être un couturier super star. On se rend compte de la réalité de l’industrie de la mode, où personne (ou presque) ne se préoccupe de vos états d’âme, où vous devenez une partie de cette gargantuesque machine à fric. Cela permet de mieux comprendre le malaise des créateurs de mode (même confirmés) face au business, déjà à cette époque. Ce malaise peut prendre n’importe quelle forme : débauche compulsive, dépendance à la drogue, dépression nerveuse accompagnée des séjours en clinique psychiatrique (dans le cas de Saint Laurent), d’insultes publiques suivies d’un procès (John Galliano) et même le suicide (Alexander McQueen). Même si des raisons directes de ce mal-être peuvent avoir d’autres origines, dictés par des anciens traumatismes, le stress infligé par l’industrie de la mode sert de catalyseur de leur drame.

Le drame de Saint Laurent, selon lui, c’est qu’il n’a plus de concurrence. C’est en tout cas ce que son entourage lui fait croire et au final c’est ce qu’il croit. L’entourage, là aussi on se rend compte de son importance. Entre Pierre Bergé, compagnon du couturier et PDG de la firme YSL, qui le surprotège tout en lui permettant de « créer » sans se préoccuper un instant des contraintes du business, ses clientes et collègues qui le regardent comme un Dieu tout en l’infantilisant, ses amies Loulou de la Falaise et Betty Catroux qui lui tiennent compagnie lors de ses virées nocturnes et fêtes à répétition, son amant Jacques de Bascher (interprété par le séduisant Louis Garrel) qui l’entraîne dans la débauche, le pauvre Yves Saint Laurent perd pied et le nord avec. Comme lui fait remarquer sa mère (les mères sont toujours là pour dire la vérité), il est tout à fait coupé de la réalité, incapable ne serait-ce que de changer une ampoule ! Sur quoi Saint Laurent répond en navigant entre humour et sérieux que c’est Pierre (Bergé) qui se chargera de changer l’ampoule au cas où.

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En se coupant du monde de cette manière, la réalité « monstrueusement laide » comme « la mode de la rue », lui deviennent insupportables. « Des fois je ferme les yeux… Je les ouvre, et je ne vois que des choses lourdes et sombres… » dit Saint Laurent. C’est sa réponse à l’avertissement de Pierre Bergé : « Les collections approchent. Et on n’a rien pour commencer à travailler. » Bergé pense business, c’est normal, c’est sa raison d’être, il veille au grain. Il est légitime de se demander si sans lui la Maison YSL aurait eu autant de succès et surtout si elle aurait été dans la capacité de perdurer. Peut être. Peut être pas. Une chose est sûre : ce redoutable homme d’affaires a su créer et lancer une véritable machine de guerre. Yves Saint Laurent dans tout ça ? Il en a vite ras-le-bol. Il regarde un vernis à ongles immaculé YSL, il tourne et retourne le flacon entre ses doigts, tel un objet étrange, inconnu. Il est en dehors des contraintes matérielles, il fuit la raison de l’objet économique, son âme d’artiste ne l’accepte pas, mais c’est trop tard : le monstre est déjà créé, et il doit vivre avec. C’est comme ça. Joué par Helmut Berger, le Saint Laurent vieilli demande à son coiffeur (interprété par son véritable coiffeur) de lui faire « la couleur de Johnny Halliday ». On le sent complètement dépassé, impuissant face à sa propre notoriété…

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En signant ce film, Bertrand Bonello réussit un pari qui n’a rien d’évident : montrer le personnage hors norme qu’était Saint Laurent, ainsi que l’univers de la mode, sans tomber dans la caricature. Gaspard Ulliel porte ce rôle comme un costume sur mesure, exclusivement taillé pour lui. Cet interprétation le débarrasse une fois pour toutes de cette étiquette de « belle gueule du cinéma français » qu’on essaie de lui coller depuis des années. La beauté est dans son regard perdu, dans ses chuchotements, ses gestes, sa démarche, son charisme… Il crève l’écran, tout simplement. Il ne s’agit pas là uniquement de sa ressemblance physique épatante avec Yves Saint Laurent, mais aussi et surtout de la capacité qu’a l’acteur de s’éloigner du personnage réel pour lui donner une nouvelle dimension. Il nous concocte un véritable voyage dans la tête de l’artiste, le créateur de mode, on navigue parmi ses visions, ses coups de génie mais aussi ses angoisses et ses cauchemars. « Le film est une fiction, dit l’acteur. C’eût été dommage de vouloir être précis, exhaustif… » Selon lui, le film s’intéresse à la vie mentale de Saint Laurent « plutôt qu’aux aléas de sa carrière » : « C’est un voyage au plus profond du personnage, avec des choses audacieuses, volontiers abstraites… »

Lors de sa projection au Festival de Cannes (2014), le film a reçu un accueil mitigé : parmi les critiques élogieuses (Première, Telerama, Les Inrocks…), il y a eu, comme il fallait s’y attendre, aussi des crachats de la part, notamment, du Nouvel Obs et du Journal du Dimanche pour ne citer qu’eux… Mais quelques fois et même souvent, la mauvaise critique d’un média français peut très bien s’interpréter comme le feu vert pour aller voir le film et ne pas être déçu, comme ce fut le cas de ces quelques prétendus esthètes cinéphiles qui, à un moment donné et sur le même ton blasé, ont essayé de massacrer, entre autres, « A Single Man » de Tom Ford, en le comparant avec « une  pub pour du parfum » (Le Monde) et en insinuant que les créateurs de mode, ces « vendeurs de tissus » devraient rester à leur place et ne pas s’aventurer dans l’art supérieur.

Que dire à cela. Chacun ses goûts. La critique cinéma est aussi subjective que n’importe quelle autre critique. Donc, subjectifs nous le sommes également. Mais si vous aimez la mode, si elle vous intéresse et pique votre curiosité, il ne faut pas hésiter une seconde à aller voir ce film. Faîtes-vous donc une toile, sa sortie en salles est à partir du 24 septembre 2014. Bonne séance !

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PS : Nous n’en dirons pas plus, et oui, évitons les spoilers !!!


 

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